À la rencontre de Delphine le Serre – L’importance de développer l’intelligence humaine!
Épisode 25
Delphine Le Serre est une voix internationale de référence en ce qui concerne l’intelligence artificielle et les transformations des sociétés humaines. Ingénieure, chercheuse et entrepreneure reconnue, elle explore les relations entre Intelligence artificielle et Intelligence humaine pour repenser nos manières d’apprendre et de travailler. Auteure de L’Avenir de l’intelligence humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, elle questionne le rôle de l’éducation et anticipe une transformation profonde des compétences humaines de demain. Fondatrice du label pédagogique MOON, du sommet international HUMANE.S. et de l’organisation canadienne EdHu2050, elle accompagne gouvernements, universités et écoles partout dans le monde. Son action vise à concevoir des écosystèmes d’apprentissage de nouvelle génération, alliant maîtrise de l’IA et développement durable de l’intelligence humaine.
Clientèle cible(s) : 1re à 3e année, 4e à 6e année, 7e et 8e année, 9 à 12e année, Conseillères et conseillers pédagogiques, Directions, Maternelle et jardin d’enfants, Toutes
Thématique(s) : Intelligence artificielle
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1re partie du balado
Transcription
Delphine Le Serre : L’acceptation de l’intégration de l’IA, de l’usage de l’utilisation de l’intelligence artificielle et de la familiarisation de cette technologie auprès des étudiants est quasiment un acquis.
[musique]
Louis Houle : Bienvenue aux Conversations pédagogiques avec des passionnés. Initiée par le Centre franco, cette série de balados nous présente des professionnels qui excellent en éducation. J’ai eu la chance, il y a quelques années, d’inviter Delphine Le Serre à notre série de balados pour parler d’éducation. Aujourd’hui, à l’occasion de la parution de son livre L’avenir de l’intelligence humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, pourquoi ne pas prendre du temps pour creuser le sujet? Sans plus attendre, retrouvons ensemble Delphine Le Serre.
[musique]
Aujourd’hui, je suis en compagnie de Delphine Le Serre qui vient tout juste de publier un ouvrage qui a comme titre : L’avenir de l’intelligence humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Quand j’ai eu terminé la lecture de ce livre, je me suis dit qu’il fallait absolument que je rencontre Delphine, parce qu’il y a tellement d’éléments dans ce livre qui sont intéressants. Je suis très heureux parce que Delphine est avec nous aujourd’hui. Merci, Delphine, merci d’avoir accepté cette invitation.
Delphine : Merci beaucoup, Louis. Je suis ravie d’être avec toi aujourd’hui également.
Louis : Tout de suite ma première question pour toi : pour une personne qui n’a pas lu ce livre, si tu avais à résumer en une idée principale l’idée la plus importante de ton livre, qu’est-ce que tu dirais que ça serait?
Delphine : En une idée principale, ce serait le fait qu’on est en train de vivre aujourd’hui un basculement dans l’éducation, qui est un basculement qui découle de l’arrivée de l’intelligence artificielle et de l’impact de l’intelligence artificielle sur les sociétés humaines et, par conséquent, sur l’éducation que ce basculement nous amène à repenser le rôle de l’éducation sur l’ensemble de la chaîne, c’est-à-dire l’ensemble du spectre de la maternelle, primaire, collégial jusqu’à l’université et la formation professionnelle. Que, si on repense le rôle de l’éducation, on va bien évidemment repenser le rôle de l’enseignant également. Voilà ce que j’aborde à l’intérieur de ce livre où je questionne, finalement, ce qu’est l’intelligence humaine et ce à quoi elle va ou ce sur quoi on doit l’amener à se développer à l’ère de l’intelligence artificielle.
Louis : Tu as divisé ton livre en trois grandes parties. J’aime les résumer en disant qu’il y a une partie, que c’est hier, aujourd’hui et demain. Ce qui m’a impressionné, c’est que tu as dit que demain, c’est presque aujourd’hui. On a parlé de 2027.
Delphine : Oui, tout à fait. Déjà, pourquoi est-ce que je l’ai décomposé en hier, aujourd’hui et demain? Parce que je trouve que la prise de recul est toujours extrêmement importante, que pour pouvoir se projeter demain, encore faut-il bien comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il est nécessaire déjà de revenir en arrière pour avoir une vision claire d’où vient cette technologie qui est l’intelligence artificielle, mais aussi d’où viennent les systèmes d’éducation et pourquoi est-ce qu’on a construit, pourquoi est-ce qu’on est arrivé, aujourd’hui, à un système d’éducation tel qu’il existe aujourd’hui.
Pour répondre à ta question sur le demain, c’est déjà quasiment aujourd’hui, il y a deux horizons temporels. Dans le livre, il y a cet horizon temporel qui est extrêmement proche effectivement du 2026-2027, où j’aborde les évolutions qui sont prévues, prédites par un certain nombre de dirigeants de société d’intelligence artificielle, que ce soient les OpenAI et Sam Altman, Anthropic avec Dario Amodei ou Elon Musk, et qui prévoit de très grandes avancées dans le domaine du développement de l’intelligence artificielle générale d’ici à 2027-2030. C’est très proche.
J’aborde également un horizon temporel qui est plus lointain, d’ici à 2050, pour amener aussi le lecteur à réfléchir sur cet horizon temporel plus lointain. Pourquoi? Parce que je pense que quand on est dans l’éducation, on se doit forcément de réfléchir à un horizon temporel du futur, qui est ce futur proche, mais ce futur plus lointain, parce que les élèves, on les forme pour demain. Oui, comme tu mets l’accent dessus, les développements des solutions d’intelligence artificielle sont extrêmement rapides et nous amènent à anticiper des changements profonds dans les 12-18 prochains mois.
Louis : Selon toi, quel sera le changement auquel il faudrait être le plus – pas inquiet –, mais qui va nous surprendre, pour une personne qui enseigne?
Delphine : Ta question est extrêmement intéressante parce que je pense que l’élément de surprise, dans le domaine de l’éducation et dans d’autres secteurs également, a été l’arrivée de l’intelligence artificielle générative avec le lancement de ChatGPT en novembre 2022. Ça a été l’élément de surprise parce que dans le secteur de l’éducation, rare a été les enseignants, les concepteurs pédagogiques et encore moins les dirigeants d’écoles et/ou les présidents de province ou vice-présidents d’université qui s’attendaient déjà à l’arrivée d’un outil qui puisse à ce point impacter ce qu’est l’éducation. Je pense que l’élément de surprise a vraiment été là.
On voit, c’est intéressant, la courbe d’évolution, parce qu’après la surprise, il y a eu pour certains la crainte, le rejet. Progressivement, voyant que les secteurs économiques vers lesquels on forme et pour lesquels on forme en grande partie les diplômés dans les universités ou dans nos écoles, l’ensemble de ces secteurs se sont emparés de cette technologie. Aujourd’hui, elle s’est répandue à quasiment tous les niveaux. Constatant qu’effectivement elle était présente dans le secteur professionnel, il était nécessaire qu’elle intègre le secteur de l’éducation.
Aujourd’hui, on est passé à une phase où, finalement, l’acceptation de l’intégration de l’IA, de l’usage de l’utilisation de l’intelligence artificielle et de la familiarisation de cette technologie auprès des étudiants est quasiment un acquis. Il y a encore quelques personnes qui peuvent être réticentes pour des raisons diverses et variées dont on peut parler. La phase de surprise était vraiment là. Ce à quoi on peut s’attendre dans les années à venir – c’est là très rapidement – on va voir apparaître le lancement des verticales de produits, puisque la grande majorité des compagnies d’IA sont en train de travailler sur ce qu’elles appellent à proprement parler des produits qui vont intégrer différentes fonctionnalités d’intelligence artificielle et qui sont destinés à différents publics, dont effectivement les étudiants, la cible des étudiants et dont effectivement l’éducation. Je ne dirais pas ce qui va le plus surprendre, mais ce qui va être l’un des sujets d’intérêt les plus importants pour l’éducation, c’est très certainement le développement majeur de ce qu’on appelle les compagnons IA pour les étudiants. On voit déjà.
Louis : Les assistants, genre, tu as l’impression qu’il y a une personne très intelligente à côté de toi.
Delphine : Exactement, tout à fait, qui joue le rôle d’assistant, de tuteur d’enseignement, mais qui dépasse la sphère de l’enseignement pour l’étudiant et qui devient vraiment un compagnon dans le sens social du terme. En tout cas, s’il ne devient pas, qui vise à devenir un compagnon de cet étudiant au sens social, même affectif du terme. Je pense que l’un des éléments de focus et de réflexion pour l’éducation et pour les enseignants dans les mois et les 18-24 mois à venir, ça va véritablement être le sujet de l’intégration de ce compagnon IA dans la création des cours, dans l’animation des expériences de cours, dans également le socle fondamental à transmettre à des étudiants, à des élèves, quand ils sont plus jeunes, sur cette fameuse littératie IA.
Qu’est-ce qu’on met dans cette fameuse littératie IA qui pourra amener les étudiants à utiliser ces fameux compagnons IA de manière sécuritaire pour eux, de manière responsable et éthique? Ça va être vraiment l’enjeu, sachant qu’il y a les compagnons IA des étudiants, leurs compagnons personnels, et que progressivement chaque université va créer sa solution de tuteur d’enseignement à destination des élèves. On a déjà des universités qui avaient commencé à le faire dès les années 2016-2017. L’université de Deakin avait été l’une des premières à créer son assistant IA, donc il y a déjà des prémices. On ne part pas de rien, mais là, c’est sûr que ça va se démocratiser.
Louis : Si je suis une personne enseignante, puis j’ai mes élèves devant moi, il faut que je sois conscient, si ce n’est pas déjà le cas, que mes élèves – c’est peut-être ça un changement. Tantôt, tu parlais que, tout d’un coup, rapidement, les gens se sont intéressés. Est-ce que les gens se sont intéressés à l’IA parce que, justement, c’était une des premières fois qu’il y avait une technologie qui était accessible à la majorité? Par exemple, quand les calculatrices graphiques sont arrivées dans ta classe de mathématiques au secondaire, tu avais peut-être un élève ou deux qui en avaient une. Aujourd’hui, si ton élève a accès à un téléphone, c’est presque l’ensemble de ta classe qui aura accès. Ce n’est pas pour ça aussi qu’on ne pouvait pas avoir la tête dans le sable, parce que, justement, l’élève avait accès à l’IA.
Delphine : Oui, tout à fait. C’est sûr que le fait que la quasi-totalité des étudiants d’université, dès le mois de juillet 2023, on était à plus de 80 % des étudiants sur les campus universitaires nord-américains, européens, qui utilisaient déjà ChatGPT, puisque c’est l’outil qui a été le plus utilisé, le plus répandu sur les campus. C’est sûr que ça a été l’une des raisons pour lesquelles, à la fois les enseignants, mais également les dirigeants des universités et des écoles ne pouvaient pas, comme tu dis, faire l’autruche et faire comme si cela n’existait pas, puisque c’était présent dans les salles de classe et dans les amphithéâtres.
La deuxième raison, c’est aussi que, comme je l’ai introduite tout à l’heure, rapidement, l’IA s’est introduite dans les entreprises, dans les organisations, dans les hôpitaux, dans les entreprises de pharmacie, du biomédical, et cetera, qui sont les organisations pour lesquelles nous formons, aujourd’hui, les élèves. Dans une cohérence de diplomation et de formation qui vise à qualifier nos étudiants pour qu’ensuite ils trouvent un travail, une activité professionnelle rémunérée– .
Louis : Il fallait en parler.
Delphine : –il fallait en parler, il fallait l’aborder et il fallait vraiment former les étudiants à utiliser cet outil. Encore une fois, en ayant en tête que, bien évidemment, l’approche et la réflexion est différente en fonction du type d’organisation qu’on est : est-ce qu’on est une école maternelle, primaire, secondaire? Est-ce qu’on est plutôt collégiale? Est-ce qu’on est une université? C’est sûr que plus on s’approche de la fin du parcours de diplomation, plus l’intégration de la technologie dans les cursus, mais pas n’importe quelle technologie, puisque là, ce sont des outils technologiques qui deviennent, comme on le disait, sectorisés.
Dans le domaine de la médecine aujourd’hui, par exemple, il y a des outils basés sur l’intelligence artificielle qui sont extrêmement efficaces pour réaliser des diagnostics et qui viennent en complément pour former les étudiants. Il faut que les étudiants, aujourd’hui, dans ces cursus, assez tôt, soient formés à différents niveaux sur ce qu’est cette technologie, comment l’utiliser, et comment remettre en question les diagnostics fournis par la machine.
Louis : Tantôt, j’ai bifurqué dans ma question. Si je reprends mon exemple du prof qui est devant sa classe, si j’ai bien entendu et compris ce que tu as mentionné tantôt, il faut s’attendre que ma classe, si chaque élève a un assistant ou une assistante, et j’ajoute le côté au niveau des connaissances, mais aussi – tantôt, tu disais : « émotivement » – un compagnon, ça change beaucoup la pédagogie.
Delphine : Oui, complètement, ça change. Parmi les éléments que j’aborde dans le livre, il y a les grandes caractéristiques de la création de ce qu’on appelle un cours, ce que moi j’appelle une expérience d’enseignement. Pour moi, la première étape, c’est cette étape de création du cours dans laquelle, quand tu es l’enseignant, tu dois faire preuve d’empathie, c’est-à-dire que tu te mets à la place de l’élève.
Si tu te mets à la place de l’élève et des élèves que tu vas avoir devant toi, aujourd’hui, tu dois certes considérer l’élève et anticiper ses attentes vis-à-vis de son cours, mais tu dois aussi considérer le binôme élève plus son assistant qui se trouve dans sa poche, qui est une espèce de minicerveau, qui lui donne accès, en tout cas – ce n’est pas un minicerveau – une espèce de miniencyclopédie qui lui donne accès extrêmement rapidement à un très grand nombre de connaissances et qui peut générer ces connaissances, qui peut les catégoriser, les synthétiser.
Il faut que, dès le début, dès que quand tu es prof et que tu as ces élèves devant toi, ça devient la donnée de départ, maintenant. C’est-à-dire qu’avant 2022, quand tu réfléchissais à la construction de ton cours, dans cette première étape, tu envisageais essentiellement l’élève, l’étudiant. Maintenant, encore une fois, pour ceux qui ont des élèves qui sont munis de smartphones, collégial et université, effectivement, c’est le binôme. Il faut considérer le binôme.
Ça fait partie de leur vie quotidienne. Donc, le séparer, ça peut être fait en fonction des cours, dans certains cours. Ce qui peut être intéressant, c’est justement de l’intégrer pour voir à quel moment on les amène à l’utiliser, à quel moment on va les amener à l’utiliser individuellement, collectivement, dans l’exercice de la classe, lorsqu’ils sont chez eux, et cetera. Oui, ça, c’est la première étape qui change.
Louis : Est-ce que c’est ça que tu appelles la co-intelligence?
Delphine : Oui, tout à fait. L’une des habiletés/compétences de demain à travailler, c’est la co-intelligence humain-humain. C’est le fait d’être capable de coconstruire des réflexions et des connaissances à valeur ajoutée en interaction entre des humains. Ce sur quoi on doit aussi, aujourd’hui, être capables de monter en compétence nos élèves, c’est la co-intelligence humain-machine.
Déjà, qu’est-ce que cette machine et comment je peux interagir avec cette machine pour qu’elle me permette d’en tirer le meilleur bénéfice en fonction de mes objectifs. C’est ça qu’il faut avoir en tête aujourd’hui. Ça fait partie des nouveaux objectifs pédagogiques pour les enseignants, que de développer cette co-intelligence humain-machine.
Louis : C’est assez extraordinaire comme propos parce qu’on ajoute une dimension vraiment nouvelle. Dans l’histoire, je me souviens comme prof, je savais que mes élèves avaient des ressources et j’avais la responsabilité de rendre disponibles des ressources à mes élèves. Là, c’est beaucoup plus qu’une ressource. J’en suis un peu bouche bée parce que je vois le prof – tu disais : « collégial et universitaire » –, mais je suis convaincu que même au secondaire, puis même on va descendre, aussitôt que l’enfant a accès à un téléphone, par exemple, au niveau de quels sont les travaux que je vais donner à mes élèves, comment je vais les évaluer, tout ça, ça change beaucoup de choses.
Delphine : Oui, ça change beaucoup de choses. Ça va changer beaucoup de choses de manière pérenne parce que c’est là pour rester. Nos sociétés humaines vont évoluer avec ça aujourd’hui. Tu l’as vu et on y a tous assisté : l’évolution de ces technologies a été extrêmement rapide en l’espace de trois ans. Ce qui est important de comprendre pour les enseignants, quel que soit le niveau dans lequel ils interviennent, c’est qu’aujourd’hui, dans la considération de ce binôme étudiant plus ce minicerveau, encore une fois, qui aujourd’hui n’est pas capable de raisonner – on n’est pas encore à l’étape du raisonnement – qu’ils ont dans leur poche, c’est que, comme tu le disais tout à l’heure, on ne peut pas, en tant qu’enseignant, mettre la tête dans le sable, c’est-à-dire faire l’autruche.
Il est important de sortir ce smartphone et d’aborder le sujet de : « Qu’est-ce que cette machine? Comment nous vous conseillons de l’utiliser? Pourquoi nous vous conseillons de l’utiliser de cette manière? », parce que de toute façon, les êtres humains vont vivre avec ces machines intelligentes à partir de maintenant. Vivre, travailler, collaborer, coconstruire.
C’est une nouveauté et nous sommes en train de vivre cette transformation. C’est en cela que je trouve que c’est une période extraordinaire. On accompagne ce changement et on est en train de coconstruire ces nouvelles pédagogies et ces nouvelles méthodes d’enseignement, tous ensemble, maintenant.
Encore une fois, avec des niveaux d’intégration de la technologie différents en fonction du niveau des élèves. Tu disais, même si, effectivement, dès le primaire, ils ont déjà un smartphone, qu’ils utilisent ChatGPT ou d’autres solutions sur ce smartphone, il est important de l’aborder, de le cadrer, de l’encadrer à travers une politique IA de l’établissement, à travers des règles claires, parce que les élèves ont besoin toujours de règles claires.
[musique]
Louis : Merci d’avoir pris le temps d’écouter ce balado. Pour avoir accès aux autres épisodes, visitez le site Internet du Centre franco. Vous pouvez aussi les retrouver sur Spotify et sur baladopedago.com, un site qui propose une riche sélection de balados éducatifs en français. Pour découvrir l’ensemble de nos nouveautés, inscrivez-vous à notre infolettre, consultez nos réseaux sociaux ou visitez lecentrefranco.ca.
[musique]
2e partie du balado
Transcription
Delphine Le Serre : Dans cette période de transition, de bascule, de transformation qu’on vit dans l’éducation, c’est justement une période qui, je pense, doit nous ramener à mettre plus d’humains à l’intérieur des écoles.
[musique]
Louis Houle : Bienvenue aux Conversations pédagogiques avec des passionnés. Initiée par le Centre franco, cette série de balados nous présente des professionnels qui excellent en éducation. Dans cette deuxième partie du balado avec Delphine Le Serre, il sera question, entre autres, de comment utiliser l’intelligence artificielle à l’école, comment développer les compétences chez les utilisateurs et utilisatrices. Surtout, comment favoriser le développement de l’intelligence humaine.
[musique]
Je me remets dans la position d’une direction d’école, que j’ai été durant 16 ans. Là, j’ai devant moi le personnel qui a épousé, je vais utiliser ce verbe-là, l’intelligence artificielle. Tout le monde a les bras en l’air, ils sont heureux, puis ils disent oui. Sur quoi je devrais faire attention comme direction d’école? Parce que, comme dirait ma grand-mère, il ne faut pas partir en fou, il faut être sage. Donne-moi un grain de sagesse que je devrais avoir comme direction d’école face à l’émergence de tout ça.
Delphine : Les deux premiers éléments, les deux premiers réflexes à avoir en tant que direction d’école, c’est déjà définir avec son équipe pédagogique ce qu’on appelle une politique IA qui va refléter les règles d’utilisation de l’intelligence artificielle à l’intérieur de l’école. Quand je dis à l’intérieur de l’école, c’est certes à l’intérieur de la pédagogie, déjà. C’est comment les outils d’intelligence artificielle peuvent et doivent être utilisés par les élèves dans le cadre des travaux pédagogiques et dans le cadre des activités qui ont lieu à l’intérieur des cours.
C’est également comment l’intelligence artificielle peut et doit être utilisée dans le cadre des activités de vie de l’école et comment elle est utilisée au niveau administratif. Tout ça doit être coconstruit avec les équipes de l’école. Ça doit surtout aussi être communiqué de manière transparente à l’ensemble de la communauté, donc la direction, l’équipe pédagogique, mais aussi la communauté des parents et des élèves, c’est extrêmement important, pour que chacun soit aligné. C’est le premier réflexe.
C’est excellent d’avoir une équipe qui soit enthousiaste. Maintenant, il faut mettre en place des règles et encadrer. À l’intérieur de cet encadrement, bien évidemment, apparaissent les principes d’utilisation d’une IA qui soient éthiques, responsables et sécuritaires. C’est extrêmement important.
Le deuxième réflexe. À partir du moment où, effectivement, il y a cet encadrement, et en général, ce qui apparaît quand tu commences à travailler avec les équipes de direction des écoles, c’est que là, il y a beaucoup de questions qui émergent. C’est là où tu te rends compte que, finalement – l’enthousiasme, c’est extrêmement bon, encore une fois, d’avoir de la motivation de la part de l’équipe pédagogique – c’est là où tu vas identifier le fait qu’il faut certainement monter en compétences sur certains sujets un certain nombre de membres de l’équipe pédagogique. Peut-être que c’est sur des sujets éthiques, peut-être que c’est sur des sujets de protection des données personnelles. Il va falloir sensibiliser à la fois les équipes pédagogiques, mais également les élèves à ce sujet de la protection des données personnelles. On ne peut pas tout mettre sur un outil comme le ChatGPT. Il faut former l’ensemble des individus pour les sensibiliser à ces éléments-là. Ça, c’est le premier niveau de formation.
Le deuxième niveau, c’est de revenir sur une pédagogie centrée sur l’étudiant. C’est-à-dire, c’est excellent d’avoir un enthousiasme de la part de l’équipe pédagogique à destination de cette technologie qui maintenant va faire partie de notre quotidien et qui en fait déjà partie. L’écueil – et c’est pour ça que je reviens souvent sur le passé, pour en tirer des leçons – qu’on a pu voir malheureusement en éducation, c’était que dès qu’il y avait une technologie qui était lancée, il fallait absolument s’en emparer.
On finit parfois par avoir une éducation qui devient technocentrée. La technologie est l’outil prime sur l’objectif pédagogique du développement de la compétence. C’est l’écueil qu’il ne faut absolument pas reproduire. C’est-à-dire qu’il faut véritablement garder un œil, surtout en tant que direction d’école, sur le fait que ce qui est au centre, ça reste toujours le développement de cette fameuse intelligence humaine de l’étudiant et le développement de son potentiel humain.
La question de base, la première question de chaque enseignant pour construire son programme de début d’année ou pour construire son cours, c’est : Quelle est la compétence, l’habileté humaine que je veux développer chez mes étudiants, chez mes élèves aujourd’hui? Ensuite, si effectivement, pour développer cette compétence, cette habileté, je me rends compte ou j’ai l’idée que l’utilisation de l’intelligence artificielle pourrait s’avérer intéressante, à ce moment-là, allons-y. Ça peut être tout à fait bénéfique. Encore une fois, parfois, ça ne peut absolument pas être nécessaire. Tu parlais des outils tout à l’heure. Les livres, également, sont des outils. J’aime beaucoup un essai–
Louis : Les livres sont des outils? Je suis assez surpris. [rit]
Delphine : Oui. Je reviens souvent à ce film extraordinaire, qui est un ancien film maintenant pour nous, qui est Le Cercle des poètes disparus, avec l’arrivée de ce fameux professeur Keating qui a vraiment à cœur de développer, justement, le potentiel individuel chez chacun de ses élèves. Il y a cette scène, dont je parle d’ailleurs dans le livre, qui, je trouve, est une scène marquante, au cours de laquelle il a une séance de cours avec ses élèves. L’objectif, pour lui, de cette séance de cours, c’est de les amener à comprendre ce qu’est le style personnel. Lui, c’est un professeur de littérature. Il veut les amener, justement, à développer leur style personnel.
Le réflexe des élèves, c’est qu’ils arrivent en cours, ils sortent le livre et ils commencent à lire le chapitre sur ce qu’est le style personnel – je ne me souviens plus précisément quel est l’intitulé –, sur la poésie : écrire des vers selon Pritchett, et cetera. Il explique ce que c’est qu’un vers et ce qu’est la beauté et l’esthétisme. Lui, il leur dit : « Fermez le livre. » Il les emmène dehors dans la cour, puis il leur propose de marcher.
C’est intéressant. Au début, déjà, ils sont surpris par la démarche. Ils commencent à marcher, puis ils se mettent tous en cadence. Ils finissent par marcher quasiment selon une marche militaire. Il les arrête, il leur dit : « Non, ce n’est pas du tout ce que je vous demande. Marchez chacun individuellement. Vous avez envie, vous sentez que votre énergie vous donne envie de marcher. » D’ailleurs, il y en a un, il décide de ne même pas marcher.
Il s’arrête, il s’accoude à un poteau. Il lui dit : « Qu’est-ce que vous faites? » Il dit : « Moi, je n’ai pas envie de marcher. Je revendique mon droit de rester comme ça. » À l’issue d’une séance comme ça, les élèves sont sortis, effectivement, en ayant compris, c’est quoi l’individualité et c’est quoi l’expression de son individualité, de son unicité en tant qu’humain, et ont certainement mieux intégré cette notion que s’ils avaient lu dix pages du livre en étant à 90 % présents physiquement, mais mentalement ailleurs.
On en revient toujours à, en tant que directeur d’école, préserver l’objectif pédagogique humain qui prime et l’ensemble des outils. Cette intelligence artificielle est un outil, tout comme les livres sont des outils, tout comme les Lego peuvent être des outils dans des salles de cours. Tout objet autour de nous peut être un outil, la nature peut être un outil. On doit les mobiliser lorsque c’est – j’ai le terme qui me vient en anglais – évident et ça se révèle efficace.
Louis : On pourrait avoir une conférence, et le titre de la conférence serait : « Est-ce que l’intelligence artificielle est l’outil ou un outil pour favoriser le développement chez mes élèves? »
Delphine : Oui, tout à fait.
Louis : Je trouve ça, encore une fois, très intéressant, parce que ce que tu viens de parler, finalement, c’est l’intention pédagogique. Avant de dire : « Qu’est-ce que je vais utiliser? », c’est : « Qu’est-ce que tu veux faire? »; « Qu’est-ce que je veux que mes élèves apprennent, finalement? »
Delphine : C’est exactement ça.
Louis : Après ça, voici la panoplie d’outils que j’ai à ma disposition, dont un s’appelle l’intelligence artificielle. Parce que je sens que c’est un risque que, justement, on dise : « C’est l’outil avec le L majuscule, apostrophe. » Oui, c’est peut-être un outil très flamboyant, mais ça reste un outil. Comme tu dis, on a eu plein d’exemples comme ça où on achetait la technologie, puis après, on se demandait ce qu’on était pour faire avec.
Delphine : Complètement. Surtout, dans cette période de transition, de bascule, de transformation qu’on vit dans l’éducation, c’est justement une période qui, je pense, doit nous ramener à mettre plus d’humains à l’intérieur des écoles et de l’éducation que nous n’en avons mis au cours des dernières années, mais de l’humain incarné qui interagit véritablement avec ses élèves. C’est à cela que cette transformation va nous amener, parce qu’elle va transformer vraiment en profondeur l’éducation. Le paysage va vraiment se transformer dans les 30 années à venir.
Louis : On va avoir comme question – tu l’as abordée dans ton livre, puis dans ta conférence, je me souviens très bien –, finalement, c’est quoi l’humain? Parce que de plus en plus, si la machine est capable de faire des choses, entre guillemets, humaines, qu’est-ce qui reste? Nous, qu’est-ce qui nous distingue de cette machine? Il faut absolument, parce que le temps avance, que je te parle. Il y a une section, c’est la section 10,32, que j’ai trouvée absolument fascinante, où tu parles de l’intelligence humaine augmentée naturellement.
Juste avant, pour les gens qui nous écoutent, Delphine nous parlait justement de cette intelligence qui était humaine, augmentée artificiellement. Là, tu dis « naturellement ». Comment on fait, justement, encore une fois, dans cette optique de personne enseignante avec ses élèves, pour favoriser l’intelligence humaine augmenter naturellement chez mes élèves? C’est une grande question, je le sais.
Delphine : C’est une grande question, mais je te remercie de la poser parce que je pense que c’est la question qui va être au cœur de l’éducation dans les années à venir. Dans le comment on fait, l’étape préliminaire, c’est déjà, il faut avoir conscience que l’intelligence humaine/le potentiel humain – Pourquoi est-ce que je mets slash et j’utilise ce terme de potentiel, qui est plus large qu’intelligence? – L’intelligence, il faut déjà avoir conscience que ça ne se limite pas aux habiletés cognitives de l’être humain. Ça, c’est le premier élément.
C’est pour ça d’ailleurs que je passe d’intelligence à potentiel. La racine latine de l’intelligence, c’est intellegere; legere, c’est « lire entre ». C’est lire entre les lignes, c’est être capable de comprendre au-delà des mots ou au-delà de l’image. C’est ce qu’on peut également appeler l’esprit critique. C’est ce qu’on essaie de faire en développant les raisonnements complexes, et cetera, les approches holistiques.
Au cours du dernier siècle, cette intelligence, on l’a souvent cantonnée au cerveau. En la cantonnant au cerveau, on l’a cantonnée à ce qu’on a appelé les habiletés cognitives de l’être humain, c’est-à-dire nos habilités qui consistent à « processer » des informations, à collecter des données, à analyser ces données et à en faire des informations. Or, toute personne qui a travaillé dans l’éducation et qui a côtoyé des élèves – moi, j’ai été professeure à l’université –, surtout dans les petites classes, les classes maternelles, primaires, sait que l’intelligence humaine ne se limite pas aux capacités cognitives.
Ce qu’il y a d’extrêmement intéressant, c’est qu’on assiste, depuis environ une vingtaine, une trentaine d’années, en fonction des domaines scientifiques qui nous intéressent, à un développement de connaissances sur des domaines qui avaient été encore assez peu explorés, finalement, de l’être humain et qui tendent effectivement à expliquer des habiletés humaines qu’on avait des difficultés à expliquer auparavant. Je reviens pour répondre à ta question. Premier élément, il faut déjà avoir cette intuition ou cette conscience qu’effectivement l’intelligence humaine ne se limite pas à la capacité cognitive d’un être humain, c’est-à-dire juste ces capacités du cerveau qui sont déjà extrêmement puissantes.
Deuxième élément, il va falloir, à l’intérieur de l’éducation, diffuser des connaissances qui sont très récentes et qui mettent en avant la capacité, par exemple, du cerveau à accéder à d’autres dimensions du monde que celles auxquelles on accède aujourd’hui avec nos cinq sens, et que ce sont déjà aujourd’hui des habiletés qui sont utilisées par certaines universités.
Par exemple, l’université Paris 8, Paris Diderot, en France, utilise certains protocoles qui ont été testés dans des laboratoires, notamment un laboratoire transdisciplinaire en Suisse qui s’appelle le laboratoire Transcience, qui permet effectivement de faire passer le cerveau dans un nouvel état de conscience, ce qu’on appelle un état de conscience modifié, qui ramène finalement l’individu dans une visualisation de l’univers autour de lui qui est la même que celle lorsqu’on met, par exemple, des lunettes de réalité virtuelle.
Finalement, on n’a pas forcément besoin d’avoir des lunettes de réalité virtuelle. Simplement, comme on ne sait pas de manière spontanée, comme on ne nous a pas appris, pour la grande majorité des êtres humains sur cette planète, à utiliser vraiment ce potentiel d’auto-induire une modification d’un état de conscience, on n’accède pas à cette habilité. Ça, c’est un premier élément qui, aujourd’hui, est utilisé dans des programmes de médecine, dans des programmes également artistiques, des programmes de communication pour stimuler la créativité.
Également, autre domaine qui est exploré aujourd’hui, c’est le domaine de la magnétocardiographie, où on s’est rendu compte qu’effectivement, le cœur qu’on avait plutôt laissé dans le cadre de la médecine traditionnelle et qu’on avait plutôt tendance auparavant à considérer juste sous l’angle d’une pompe qui permet à l’être humain de rester en vie, ce cœur émet un champ électromagnétique autour du corps humain. Un champ électromagnétique, c’est une aire. Un champ, c’est comme de l’eau autour de soi. C’est comme une aire autour de nous qui va permettre de capter des informations, mais également d’envoyer des informations sur environ 1,00-1,50 mètre.
Ce dont on s’est rendu compte, c’est que ce cœur va capter des informations – il a une aire de mémorisation, le cœur mémorise des informations – et il dialogue avec le cerveau pour envoyer ces informations, puis il réceptionne les informations du cerveau. Le cerveau et le cœur communiquent entre eux. Le cœur n’est pas juste là pour gérer les émotions. Ce ne sont pas que ce type d’informations qui sont collectées par le cœur.
Bien évidemment, cette contribution de cet organe qu’est le cœur, qui a été complètement mis de côté dans l’éducation lorsqu’on aborde l’étudiant, ça aussi va devenir un élément à intégrer pour l’enseignant dans sa pratique, puisque ça amène l’être humain, si effectivement il arrive à reconnecter le cœur et le cerveau, à un champ d’habilités auquel il n’a pas accès, si ça n’est pas travaillé, si ça n’est pas développé.
Louis : Concrètement, ce qui arrive, ce que j’ai compris de ce que tu viens de dire, corrige-moi si je n’ai pas bien compris, c’est que l’émergence de cette intelligence artificielle va faire en sorte qu’on va découvrir de nouvelles capacités de notre cerveau, de notre intelligence, mais aussi on va en développer de nouvelles. C’est comme si on était à l’âge préhistorique, un homme des cavernes ou une femme des cavernes, aujourd’hui, et que dans quelques années, on dirait : « Regardez les quelques progrès qu’on a faits au niveau de l’intelligence. » C’est comme si on était à un moment charnière. Si on avait un laps de temps de, je ne sais pas combien d’années, 20 ans ou 50 ans, on verrait qu’il y a eu justement une évolution au niveau de notre cerveau.
Delphine : Tout à fait, c’est exactement ça. C’est en cela qu’on ne peut que se réjouir, finalement, de l’arrivée de cette intelligence artificielle, parce qu’elle vient nous requestionner sur : Qu’est-ce qui fait de nous des êtres humains? En quoi on est différent de ces machines? On entend beaucoup, depuis plusieurs mois, la question de la conscience : Est-ce que ces machines vont pouvoir être conscientes? Il y avait aussi la question de : Est-ce qu’elles peuvent avoir des émotions, et cetera?
C’est extrêmement intéressant parce que le sujet de la conscience humaine – Qu’est-ce que la conscience humaine? – est un sujet qui a toujours divisé la communauté scientifique. C’est un sujet sur lequel il n’y a pas de consensus. Aujourd’hui, l’arrivée de ces machines intelligentes artificiellement nous amène à devoir vraiment– Il va falloir appréhender cette question et lui apporter des réponses plus satisfaisantes que celles qu’on a pu lui apporter par le passé.
Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que – il n’y a jamais de hasard, il n’y a toujours que des synchronicités –, justement, on commence à avoir de nouveaux premiers éléments de réponse sur ce qu’est cette fameuse conscience humaine, appuyés par la physique quantique, qui vont très certainement nous aider à mieux comprendre également ce qu’est un être humain tout court, dans sa complexité.
Louis : C’est pour ça que, Delphine, tu as mis comme titre, j’imagine, à ta conclusion : « Devenir plus humain à l’ère de l’IA ». On aura justement à se définir encore plus avec la venue de– Delphine, ce fut un parcours absolument intéressant. Je vous rappelle, tout le monde, qu’aujourd’hui, j’étais en compagnie de Delphine Le Serre, qui est une experte reconnue à l’international au niveau de l’intelligence artificielle. C’est une ingénieure, c’est une professeure-chercheure, c’est une entrepreneure et c’est une auteure du livre qui vient tout juste de sortir, qui s’appelle L’avenir de l’intelligence humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Delphine, merci beaucoup pour cet entretien, aujourd’hui.
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